La crise du journalisme

La crise du journalisme ! Ce serait pour reprendre une terminologie de la profession un marronnier, tant il est vrai que les journalistes ont de tout temps été critiqués, particulièrement France. “Si la presse n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer”, s’écrie Balzac au milieu du XIXe siècle lorsque naissent les premiers quotidiens comptant leurs lecteurs en millions. Mais cette fois, c’est différent : la crise du métier d’informer est profonde, quasi existentielle. Ses ressorts principaux sont identifiables : ils conjuguent principalement d’une part, une perte de confiance sans précédent de la population envers les professionnels de l’information, et d’autre part, la montée en puissance de la concurrence des réseaux sociaux au sein desquels s’est développée la sous-culture de plus en plus envahissante du buzz. Et aux griefs anciens à l’encontre des journalistes – trop de connivence et de déférence à l’égard des pouvoirs, et son corollaire le manque d’indépendance – s’ajoutent des critiques nouvelles pointant leur manque de compétences pour rendre compte de la complexité du monde. Selon le baromètre de la confiance La Croix-Kantar, 67 % des Français jugent que les journalistes ne sont pas indépendants des pressions qu’ils subissent, et ils ne sont que 44 % à se fier aux informations publiées dans la presse. D’où ces interrogations actuelles sur l’utilité et la raison d’être de ces professionnels occupés à la diffusion et au décryptage des “nouvelles”. Le défi est à la hauteur de l’enjeu : voici les journalistes obligés de “réinventer” leur métier, alors que les conditions d’exercice du métier n’ont jamais été rendues aussi difficiles économiquement, au sein d’entreprises qui peinent à trouver leur nouveau modèle de rentabilité, mais aussi culturellement, vis-à-vis de citoyens moins que jamais disposés à leur confier exclusivement la fonction d’informer. La crise est profonde et prend un tour véritablement dramatique au sens plein du terme, puisque ce n’est rien moins que le métier de journaliste qui est menacé de disparaître. Au moins dans sa version traditionnelle, celle née au milieu du XIXe siècle et qui consiste à rechercher l’information, la vérifier, la sélectionner et la hiérarchiser dans ce qui s’appelle un journal. La menace n’est pas actionnariale mais technologique. La révolution digitale transforme en effet radicalement au quotidien le travail des équipes de journalistes. “Les journalistes ont perdu le monopole de ce savoir-faire qui est désormais partagé avec d’autres qui le font plus vite et parfois mieux”, analyse Nicolas Beytout, directeur et principal actionnaire de ‘L’Opinion’(*). Annoncer la nouvelle n’est plus l’apanage des journalistes. Tout à chacun, muni de son portable, est désormais en mesure de diffuser une nouvelle, et les amateurs ne se privent pas sur les réseaux sociaux de griller la politesse aux professionnels. La sélection ? Le process n’est plus seulement piloté par les journalistes mais par des algorithmes qui, via les mots-clés, font remonter les articles dans les moteurs de recherche. Si bien qu’un bon rédacteur en chef ne peut plus se contenter de procéder à cette alchimie entre le choix d’un article et une ligne éditoriale en harmonie avec les attentes de son lectorat – qui fait tout le sel d’un journal – mais doit aller voir sur les réseaux sociaux le retentissement des papiers. Non sans avoir au préalable choisi les bons mots-clés mis dans le bon ordre pour susciter la curiosité de l’internaute… Une discipline qui requiert un tout autre tour de main. Nicolas Beytout illustre l’opération de façon ironique. “Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour, cela fait un titre nul. D’amour, vos beaux yeux me font mourir, c’est déjà mieux. Le must étant de suggérer que la marquise est nue…”. Mais c’est au cœur même du métier – et à sa raison d’être, la diffusion d’une information vérifiée, validée et interprétée – que le nouvel univers digital porte le coup le plus rude en laissant se répandre à la vitesse grand V la rumeur, l’écho, la manipulation, la communication. En jouant non plus sur l’argument de la raison mais sur la corde sensible de l’émotion et de l’irrationalité. Résultat : les réseaux sociaux imposent leur choix et les médias censés organiser le débat public dans nos démocraties ont, en les suivant, perdu la main sur l’ordre du jour de ce qui compose chaque jour la conversation nationale. “Les journalistes sont victimes de cette prolifération informationnelle. Ils sont débordés de partout et dans ce tohu-bohu, ils deviennent les derviches tourneurs de l’actualité” résume Dominique Wolton, expert dans l’analyse des médias.






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